Tous nus !
Pour moi, il y a deux façon de regarder l’autre et de s’en nourrir, si je puis dire.
La première est celle que je souhaite cultiver autant que possible tant je sens le bouillonnement de mes cellules dans un sentiment d’appartenance à notre commune humanité, et parfois même à la communauté du vivant. Lorsque je regarde l’autre, je me souviens que dans ma course à la reconnaissance, j’ai appris à me regarder nue, telle que j’étais vraiment. Et c’est en acceptant de regarder mon corps vulnérable dans toute sa nudité, y compris celle de mon âme, que je peux reconnaître celle de l’autre, car elle est mienne autant qu’elle est sienne. Notre originalité finalement ne résidera qu’en la manière dont nous couvrons notre propre mais commune nudité, au propre comme au figuré. Cette nudité qui n’est autre que le jugement que l’on a de la simplicité même de ce que nous sommes, un corps mu par une force qui nous rassemble tous, la vie. Certes, nous aimerions une histoire grandiose, un principe transcendant nous menant droit à l’éternité, peut-être. Mais, cette vie, lorsque je ne cherche pas à la diriger, à la contrôler dans une direction ou une autre, lorsque je la vis tout simplement, a ce goût d’éternité qu’est l’instant présent, sans passé, ni futur, finalement sans temps qui s’écoulerait, juste l’émotion que je ressens en la partageant avec l’autre dans ce même courant. L’amour, peut-être ?
L’autre façon de regarder l’autre est celle que je pratique par réflexe, comme une réponse à une injonction, celle de notre société à faire la différence. Ainsi, je ne peux que regarder l’autre dans un jugement à peine assumé et une tendance à me servir de ce qu’il est, constater une différence qui ne prend forme que dans notre originalité à exprimer notre même essence, cette intention de vie dont je m’éloigne autant que je rejette l’humanité qui me rapprocherai de l’autre. Alors, dans cette distanciation de l’autre, je me perds dans une incapacité à me reconnaître moi-même. Et je fini par m’accrocher à un costume social vide de mon corps, condamnée à faire la différence pour me donner l’illusion d’exister dans l’espace temporel qui m’est accordé, ma vie. C’est donc me condamner à traverser la vie sans qu’elle ne me traverse, d’étape en étape plus ou moins réussie, loin de l’éternité de l’instant présent. La vie, sans la vie. Dans tous ces jugements faciles que je me surprends à exprimer, m’excluant de ceux que je juge, je m’exclue de l’humanité autant que je rejette celle qui est en moi, je m’exclue du vivant autant que je rejette la vie qui me traverse et me lie à ce tout qui me nourrit. Je me rejette comme je refuse cette reconnaissance qui pourtant me fait courir dans ce souci de différence.
Pourquoi cette confession ?
Dans l’isolement de nos confinements, d’autres confinements me sautent au visage, ceux des jugements et du rejet, ceux qui nous aliènent tous. Et c’est dans la colère, expression de mon désespoir, que je voulais crier à tout un chacun de ne pas oublier ou plutôt de reconnaître, avant de juger, parfois avec violence, la société, les gens et autres moutons ignorants et mal dégrossis, que si nous sommes prompts et hyperactifs dans ces moments difficiles à pointer la nudité des autres, c’est peut-être aussi pour oublier la nôtre. Cette nudité aujourd’hui c’est notre vulnérabilité individuelle et notre impuissance à y répondre dans l’accusation de l’incompétence ou l’inconscience de l’autre, non pas ce gouvernement qui faillit à sa responsabilité, mais ces autres que nous côtoyons, que nous jugeons tous les jours, les beaufs du Mac Do, les abrutis du Nutella, les bobos aux résidences secondaires, les précaires sectaires et autres riches assistés, autant de reflets de nous-mêmes sur lesquels nous nous acharnons à pointer l’originalité pour mieux nous aveugler face à nos communes vulnérabilité et impuissance dans cet isolement.
Au lieu de ma colère, même si on peut la deviner, je dirais juste que je préfère la première façon de regarder les autres, celle qui consiste à me dénuder pour enfin faire vivre ce à quoi j’aspire depuis si longtemps : l’égalité. Car pour pratiquer les deux options en conscience, je peux vous dire que la première me donne un sentiment de puissance qui ne peut que s’ajouter ou se partager avec l’autre et donc nous unir. La seconde n’a pour effet que de me nourrir d’un sentiment de supériorité directement dans une infériorité supposée de l’autre, l’illusion d’exister. Bref, si nous avons besoin des autres, – et nous avons besoin de tous -, sans parler de sentiments, d’émotions ou de grands principes, mais de manière pragmatique, il serait temps de donner aux autres le respect et la considération que l’on est en droit d’attendre d’eux, dans la reconnaissance et dans l’empathie. Accepteriez-vous le mépris et la condescendance à peine voilés par des leçons de vie « bienveillantes », suivi d’un « Moi, … je… ! » Posez-vous la question ? Et si à cette question, la première réaction est : « Oui mais moi, c’est pas pareil », autre synonyme du « Moi, je ». Demandez-vous en quoi, honnêtement, c’est différent. Regardez-vous enfin nus. Ayez-le courage de vous déshabiller pour une fois ! Car il est urgent de reconnaître notre commun isolement, notre commune vulnérabilité et d’apprendre à demander gentiment et sincèrement un soutien mutuel, non ?
Alors, si on arrêtait de se juger, si on essayait de se comprendre mutuellement, mais aussi nous-même ? C’est peut-être en ça que nous échouons. Car faire la différence, c’est juger l’autre sur une hiérarchie que nous nous défendons de soutenir. Et pourtant, que veulent dire nos jugements depuis nos piédestaux ? Car l’essence du jugement, ce n’est pas dans la sentence qu’on la retrouve, mais dans la position de hauteur qu’il appelle. Combattre le capitalisme, l’exploitation de l’autre, du vivant, c’est d’abord en soi qu’il me semble opportun de commencer, afin d’éviter de reproduire la violence qu’il nous impose à tous.

