Dieu, la perfection et nous
Dieu est parfait. Du moins, c’est ce que j’ai entendu dire. Mais tout le monde ne croit pas, ou plus, en Dieu. Cela étant dit, c’est comme le Père Noël. Ne plus y croire ne m’empêche pas d’aimer recevoir des cadeaux.
Mais revenons à Dieu, s’il vous plaît. Dans sa toute perfection, il créa l’homme, comme d’ailleurs tout ce qui est dans l’univers. Mais, seul l’homme fut créé à son image. A peine né, l’homme était parfait. Ce n’est que justice qu’il se soit auto-proclamé sommet de la pyramide des espèces animales. Soit dit en passant, Dieu, dans son plan parfait, n’a pas hésité à sacrifier son propre fils pour laver les péchés de l’humanité – là aussi, à ce qu’on m’a dit – ; humanité parfaite puisque à l’image de son créateur. Ainsi, les voix incohérentes du seigneur deviennent impénétrables. Tu m’étonnes !
Mais revenons à l’humanité ou plutôt au sommet de la pyramide des espèces, si vous le voulez bien. La science, dans une objectivité parfaite donc dénuée de toute subjectivité, a détrôné Dieu. Reconnue historiquement pour sa grande tolérance, la religion s’est adapté à la science. Cette païenne arriviste a quand même conservé l’essentiel, la perfection de la création, donc de l’humanité. Ne perdons pas de temps à chipoter sur quelques détails accessoires, Dieu, l’Univers, l’être suprême, le savoir, qu’importe son nom pourvu que la filiation perdure.
Mais, la perfection ne suppose-t-elle pas la fin de toute évolution ? Alors que tout le vivant évolue, l’homme parfait, devenu Dieu grâce à la science, n’a plus besoin d’évoluer. Roi de la terre, il impose alors à tout le vivant, qu’il continue de considérer comme son héritage, sa propre création, ce qu’il nomme le progrès.
Dès lors, si le sens de tout le vivant, si la vie, c’est l’évolution, le mouvement, l’homme parfait en est réduit à attendre la mort, l’apocalypse peut-être, l’effondrement certainement, dans un renoncement à son évolution, perfectionnant le monde qui l’entoure pour son plus grand confort, dans une logique de toujours plus de progrès, aujourd’hui démocratisé par la mondialisation.
Refusant de s’adapter, donc d’évoluer, c’est le reste du vivant qui s’adaptera à sa perfection ou ne sera plus. La perfection étant toute fin d’évolution, le sens du progrès, dans ce souci d’adaptation de notre environnement à notre perfection, n’est-il pas la mort ? Sans faire un procès d’intention, il me semble qu’on y va directement là. On pourrait même dire qu’on frôle la perfection, non ?
Depuis près de 6000 ans, nous vénérons la mort. Seule la symbolique qu’elle aura revêtue aura évolué. Mais elle restera toujours perfection immuable dans un déni de soi. Puisque la perfection reste unique, aucune originalité n’est tolérée. La perfection est une et indivisible. Et chaque individu aura reçu en héritage de cette humanité, cette non-pensée mortifère que la perfection serait la référence à atteindre.
Et l’impossible mission qui pourtant semble tous nous animer, ne nous laissera que le choix de nous mentir à nous-mêmes, dans un sentiment de supériorité et d’êtres accomplis pour les uns, ceux qui réussissent dans la vie et dans un sentiment d’infériorité et d’incapacité à cet accomplissement pour les autres, ceux qui auront tout raté dans la vie.
Coincés dans ces mensonges, nous ne pouvons, chacun, que courir dans la roue de notre propre cage de rat de laboratoire et alimenter cette invention de mort jusqu’à épuisement de nous-mêmes mais aussi de tout le vivant.
Comment peut-on croire avec autant de force que nous sommes libres de nos cages dans une parfaite adaptation à ce monde parfait ? Là aussi, les voix des seigneurs de nos propres royaumes restent impénétrables. Alors nous continuons de courir et encore courir, pour sortir de nos cages sans même nous rendre compte que nous sommes toujours coincés dans la roue qui nous sert de diversion, tout en pointant du doigt avec force et véhémence ceux qui n’ont pas encore vu les barreaux de leur prison, ce qui ne sont pas encore parfait certainement, qui n’ont pas compris la parfaite vérité, ce qui n’ont pas notre conscience parfaite, … Encore et toujours cette parfaite unicité.
Sans conscience de nos propres cages, sans remise en question de nos pensées et des structures qui les dirigent, comment pouvons-nous nous croire déjà libérés. Le premier pas vers la liberté n’est-il pas de se reconnaître enfermé ? Le premier pas vers l’insoumission, n’est-il pas de reconnaître sa soumission ? Enfin, le premier pas vers la digne indépendance n’est-il pas de reconnaître notre indigne dépendance ? Et sans ces premiers pas, comment faire les suivants ?
Image : Homme de Vitruve au centre de l’Univers
https://fr.wikipedia.org/wiki/Homme_de_Vitruve
« Célèbre représentation des proportions idéales parfaites du corps humain parfaitement inscrit dans un cercle (centre : le nombril) et un carré (centre : les organes génitaux) (symbolique du cercle et du carré), l’Homme de Vitruve est un symbole allégorique emblématique de l’Humanisme, de la Renaissance, du rationalisme, de « L’Homme au centre de tout / Homme au centre de l’Univers », de la mesure et de la représentation du monde. »

